Les personnes en conflit qui décident de porter leur désaccord en médiation bénéficient en tout premier lieu d’une meilleure « vision » de la situation.
On « voit » le conflit autrement. On « voit » l’autre, on le perçoit, et on se perçoit par rapport à l’autre, Autre, Autrement.
Les enjeux semblent déplacés. Le Zoom se porte sur d’autres aspects, cachés, ou minorés, dans le temps où la guerre se jouait, deux à deux, face à face.
Le médiateur n’est pas un regard. Mais il prend soin de la qualité, de l’amplitude, de la justesse du regard de ceux qui, en conflit, ne voulaient pas voir, pensaient ne pas oser voir, se voir, voir l’Autre.
Il exerce la dextérité de son regard, invite celle des autres. Son rôle est majeur, aussi, pour faire accepter l’inconfort de l’ajustement du regard pendant les transitions, lorsque nous passons de l’ombre à la lumière, et vice versa.
Roger Pol Droit, dans une série de chroniques consacrées aux cinq sens de la philosophie, présente le philosophe comme celui qui a, avant tout, exercé son regard, à passer des zones d’ombres aux zones de lumière.
Extraits de « la vue de Platon ». Chronique de Roger-Pol Droit parue dans Le Monde des Livres daté du 24 juillet 2009
“Il y a deux sortes de troubles des yeux et (…) ils se produisent suivant deux causes : lorsque les yeux passent de la lumière à l’obscurité, et de l’obscurité à la lumière.” L’œil se trouve donc perturbé par les changements d’intensité. Il doit s’accoutumer, venant de l’ombre, à la puissance du soleil, supportant mal l’éclat du jour, la force des couleurs, la roideur des contours. Inversement, une fois accoutumé à la vivacité, il ne discernera pas tout de suite les objets dans la pénombre. Dans un sens comme dans l’autre, un temps d’adaptation se révèle nécessaire.
Pendant quelques instants, dans les transitions, on est presque aveugle - et donc maladroit, tâtonnant, éventuellement ridicule. La clarté comme la ténèbre commence par déconcerter. Un malaise s’installe, tant qu’on ne s’est pas habitué. Tout le monde sait cela, pour l’avoir mille fois éprouvé et constaté sur soi-même.
Voilà pourtant que chez Platon toute l’aventure philosophique se résume en un sens à cette affaire de double apprentissage de la vue.
Nous qui sommes accoutumés à l’obscurité du monde, la clarté des idées commence par nous aveugler. La célébrissime allégorie de la caverne (République, livre VII) met en scène cette souffrance des prisonniers que l’on détache, que l’on force à quitter la pénombre, à marcher vers le haut, vers le dehors éclatant, à se tourner vers le monde des formes éternelles. Platon ne cesse d’insister sur l’acclimatation progressive à la grande lumière : les yeux familiers des ombres et des reflets commenceront par regarder dans les flaques, avant de pouvoir contempler le ciel.
L’œil du philosophe, dans cette perspective, s’est accommodé. Il discerne nettement les formes réelles, les idées éternelles. Il endure finalement l’éclat du vrai. Et s’extasie de sa beauté.
Mais dès qu’il redescend dans la caverne et sa pénombre, il commence de nouveau par ne rien voir.
Platon ne permet pas au philosophe de rester dans l’univers supérieur : la tâche du politique consiste à refaire le monde d’en bas, à réorganiser la Cité d’après le modèle fourni par la vision du vrai, du juste, du bien.
Celui qui les a contemplés commence par revenir chez les hommes à tâtons. Ses anciens compagnons croient qu’il s’est esquinté les yeux. Ils se méfient de ce voyage d’où l’on revient apparemment inapte, incapable de déchiffrer nos réalités ordinaires.
Ce qui se met en place avec Platon aura dans toute l’histoire de la pensée européenne une postérité immense. Connaître, c’est voir. Penser, c’est regarder. Réfléchir, c’est discerner. Bien plus que des images ou des métaphores, ces formules ne cesseront de dire que la philosophie est une ophtalmologie - un savoir de l’œil, une histoire de vision, de direction du regard, d’accommodation. Et de passages de l’ombre à la lumière ou, inversement, de la lumière à l’ombre.
(…)
C’est pourquoi l’histoire de la raison occidentale est une affaire optique : voir et penser renvoient indéfiniment l’un à l’autre ».
Lire la chronique intégrale, et les 4 autres chroniques de cette série sur « les cinq sens de la philosophie » (ouie, odorat, toucher, goût) sur le site de l’auteur : http://mail.serverhouse.com/rpdroit.com/
EXERCICES PRATIQUES
Découvrez les « 101 expériences de philosophie quotidienne », proposées par Roger Pol Droit.
« Ça va très vite » explique son auteur « Vous faites durer le monde vingt minutes. Vous mettez les étoiles en bas. Vous téléphonez au hasard, buvez en pissant, épluchez une pomme dans votre tête. Vous faites l’animal, vous allez au cirque, vous inventez les titres de l’actualité. Vous passez dans un tableau, disparaissez à la terrasse d’un café. Vous ramez sur un lac chez vous, vous vous mettez à genoux pour réciter l’annuaire, vous partez à la recherche de la caresse infime. A chaque fois, de petites portes s’ouvrent dans la tête. Le jeu consiste en effet à provoquer des déclics infimes, des impulsions minimales. Par des expériences à vivre. Au ras des choses, en jouant. C’est ainsi depuis qu’il y a des philosophes : commencer à penser exige une pratique du décalage, du pas de côté, du changement d’optique ».